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Marcher les yeux bandés

Au cours de ma formation de chaman, j’ai été amenée à vivre de nombreuses marches les yeux bandés. Elles m’ont toutes apporté des enseignements différents. En voici quelques exemples :
La première marche a eu lieu dans la région d’Angers. Notre groupe venait de faire un voyage chamanique à la rencontre de l’histoire du lieu lorsque le chaman nous a mis des bandeaux sur les yeux et demandé d’attendre quelques minutes afin qu’il s’éloigne. Nous devions le rejoindre guidés par le son de son tambour. Nous sommes tous partis ensemble. Nous nous marchions sur les pieds, butions sur les mêmes pierres, nous accrochions aux mêmes branches. Très vite, j’en ai eu marre de « suivre le troupeau » et me suis désolidarisée du groupe. A peine cinq minutes plus tard, j’étais auprès du chaman. Il me félicita et me dit de continuer mon chemin seule jusqu’à l’hôtel. Et là… catastrophe : je me suis retrouvée à piétiner les salades du jardinier !!! Incapable de retrouver mon chemin, j’ai dû retirer le bandeau pour rentrer ! Cela témoignait bien de mes schémas de l’époque : rebelle, ayant besoin de cheminer en solo mais sous la direction de quelqu’un car seule, je me sentais perdue.

Deux jours plus tard, nous avons remis ça d’une manière un peu différente : cela s’appelait « la marche du héros ». Le chaman a divisé le groupe en deux. Il y avait des héros et des anges gardiens pour les surveiller et empêcher tout dérapage. Chaque binôme a été conduit à un endroit bien précis, lui correspondant en propre, le héros ayant déjà les yeux bandés afin de ne pas savoir où il se trouvait. Nous devions commencer et terminer notre marche lorsque retentirait le tambour.
Auparavant, le chaman nous avait raconté en rigolant que l’année précédente l’un d’entre nous avait cherché pendant une demi-heure à contourner un petit cours d’eau peu profond avant de s’apercevoir qu’il devait absolument le traverser.

Je me suis retrouvée au fond d’une grotte, obligée de ramper pour y entrer et en sortir. Une fois dehors, il fallait dévaler un  terrain en pente. Comme j’avais très peu confiance en mon sens de l’équilibre, je me suis mise sur les fesses et ai descendu la pente ainsi. Arrivée en bas, j’ai senti de l’eau. Forte de l’avertissement donné, je n’ai pas hésité et me suis mise à avancer d’un pied ferme. « Non, je ne me laisserais pas arrêter par un peu d’eau ! J’ai entendu le message et j’en tiens compte !  Ce n’est pas moi qui ergoterais pendant cent sept ans !!!»
J’ai commencé à me poser des questions lorsque l’eau a commencé à effleurer mon bassin !!! Comprenant que je m’étais laissé prendre par mon ego, je rebroussais chemin et retrouvais la terre ferme. Soudain, j’ai cru comprendre ce que je devais faire : le but de cette marche était de retrouver le chemin de l’hôtel. A partir de ce moment là, je me suis mise à foncer, mon ange gardien me courrant presque après. Dès que je me suis retrouvée dans le sous-bois, j’ai su que j’étais sur le chemin du retour. J’étais un peu gênée parce qu’il était étroit et long mais décidée à en finir au plus vite. Cependant, au bout de quelques minutes, un ras-le-bol s’installa : j’avais peur de tomber, je souhaitais très fort en terminer…. Et mon ange gardien m’a dit d’arrêter. Il avait cru entendre le chaman nous appeler !!! J’ai donc ôté mon bandeau et nous sommes revenus sur nos pas afin de rejoindre le groupe. Il était encore en plein exercice car le rappel n’avait jamais été battu !!! Et cela fut aussi un enseignement. Nous nous trouvions au bord d’un grand lac (celui dans lequel j’étais rentrée d’un pied si ferme). Un des héros, sentant la caresse de l’eau, s’était mis en sous-vêtements et se baignait tranquillement. Un autre, qui avait toujours eu beaucoup d’ennuis dans sa vie, était aux prises avec des orties. Ce jour là, comme dans sa vie courante, il a passé la totalité de sa marche à tenter d’en sortir en jurant tout ce qu’il pouvait.
J’ai beaucoup ri à ce spectacle (ce n’était pas très charitable, j’en conviens !) mais j’ai surtout compris que cette marche n’avait d’autre objectif que de nous montrer encore une fois nos schémas. Pour ma part, j’avais toujours cru qu’il y avait un but à ma vie et que je me devais de le trouver. Cette marche m’amena à me demander si le seul but n’était pas tout simplement de profiter au maximum de tout ce que la vie m’offrait.

Je terminerai en relatant brièvement une troisième marche. La consigne était encore une fois de rejoindre le chaman grâce au son du tambour. Seulement cette fois, le tambour cessait par moment de résonner pour retentir peu après à l’endroit opposé. C’était dans une forêt, il y avait des cours d’eau, des ronces, des bois morts, une pente assez raide, bref, tout pour plaire !!!  A chaque fois que je pensais arriver enfin près du chaman… le tambour se taisait ! Une fois, deux fois, cela me fit sourire. Mais à la troisième, des pulsions meurtrières s’emparèrent de moi. « Je vais lui tordre le cou s’il continue comme ça! » Je sentais une immense violence monter en moi et j’en étais stupéfaite. En effet, j’avais toujours eu la réputation de ne pas pouvoir faire de mal à une mouche !!! Ce jour-là, j’aurai haché menu toute personne se mettant en travers de mon chemin ! Aurions-nous tout en nous ?
J’ai continué un peu l’exercice mais brusquement, parce que j’en avais marre, je me suis demandée pourquoi je faisais ça. J’avais abouti dans un pré, le soleil m’enveloppait de ses rayons et je n’avais qu’une envie : le laisser me caresser. J’ai alors enlevé mon bandeau et attendu la fin de l’exercice en profitant du beau temps. La petite fille obéissant aveuglément à l’autorité était morte grâce à cette marche pour céder la place à la femme libre de ses choix !