Si tout le monde pouvait changer de corps, c’est que l’homme n’était pas gouverné par son corps, mais par son cœur, et même pourrait-on dire par le Cœur de son cœur… C’était le Temps du Rêve, le Temps du Bonheur-des-Choses, le Temps de la Joie-de-Vivre !
En ce temps-là, une très vieille femme vivait dans le Bush, au sein de sa tribu. Elle était née il y avait bien longtemps, bien longtemps, au tout début du Temps du Rêve. Elle avait vu progressivement, toutes les dernières années de sa longue vie, avec une grande tristesse, la noirceur envahir le corps des hommes. Au point que cette noirceur fit de plus en plus peur aux Cœurs-des-Choses et que ceux-ci s’enfouirent de plus en plus profondément, laissant le commandement au corps de l’homme.
Elle sut, cette très vieille femme, que le Temps du Malheur-de-l’Homme allait venir…
Alors, alors… le kangourou ne voudrait plus prêter sa chemise à l’arbre… Il commencerait même à lui ronger l’écorce !
Alors, alors… la cascade ne voudrait plus habiller la femme… Parfois même, elle lui noierait ses enfants !
Alors, alors… l’émeu et le vent ne voudraient plus échanger l’apparence de leurs formes !
Seul le papillon aurait un peu moins peur… Il prendrait encore parfois le corps de la chenille !
Le corps et ses besoins étoufferaient de plus en plus l’homme et prendraient la place du Cœur et de ses désirs !
La vieille femme sut qu’avec elle le Temps du Rêve, le Temps de la-Joie-des-Choses, le Temps de la Joie-de-Vivre allait disparaître pour de longs siècles. Elle décida de léguer aux membres de sa tribu quelque chose qui leur rappellerait le Temps du Rêve.
Elle partit un soir dans la brousse, s’appuyant péniblement sur la forte branche d’eucalyptus qui l’aidait à marcher. Lorsqu’elle fut au cœur du désert, elle s’allongea auprès de son bâton et prit la forme d’une termitière. Aussitôt, une multitude de petits termites vinrent et se mirent à creuser la branche avec diligence.
Au lever du soleil, lorsqu’elle reprit forme humaine, elle vit que le long bâton noueux était percé de part en part. Elle revêtit alors l’habit du vent et se mit à souffler si fort dans le bâton creusé que celui-ci se mit à mugir, produisant des sonorités étranges qui se multipliaient dans des harmoniques jamais encore entendues sur cette terre. Elles résonnèrent si loin dans le désert que tous les membres de la tribu, très intrigués, accoururent sur les lieux.
La vieille femme savait qu’elle serait la dernière à pouvoir emprunter la chemise du vent. Elle enseigna donc aux membres de sa tribu comment faire circuler l’air dans leurs poumons et leurs bouches pour que les sonorités émises en soufflant dans ce bâton creusé ne s’interrompent jamais.
Ainsi est né le didgeridoo. Il rappelle à l’homme l’ancien Temps du Rêve où les formes n’étaient pas figées, le temps où l’homme pouvait changer de chemise avec le kangourou, le temps où il pouvait prendre l’apparence de l’arbre, ou de la cascade, ou de n’importe quel animal qui correspondait au Désir-de-son-Cœur.
Alors maintenant, fermez les yeux et écoutez. Souvenez-vous du temps du Rêve. Chaque fois que vous entendrez les sonorités du didgeridoo, vous saurez qu’il annonce le retour des temps anciens, du Temps du Bonheur-des-Choses, du Temps de la Joie-de-Vivre. Comme jadis, le temps reviendra où l’homme obéira non plus aux désirs de son corps, aux désirs de sa tête mais à ce qui monte du tréfonds de son être, le Cœur du cœur de son cœur.
Régor, Contes qui coulent de Source. La quintessence du Conte,( Edition d EDIRU - 6 rue du Ru - 91540 Mennecy. Toute reproduction est interdite)
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